Et si la colère des habitants était la chance qu’on n’attendait plus pour réussir ensemble à faire République ? – par Paul Garcia

« Chargés récemment d’animer un atelier public dans un quartier urbain en difficulté, nous avons vu arriver cinq habitants en colère, répétant haut et fort : « Nous sommes venus parler des rats ! » Une représentante du groupe s’est exprimée et nous avons noté ses propos, comme ceux des autres participants. Des ateliers ont suivi. En fin de soirée, j’ai entendu la dame dire : « L’important serait de proposer des solutions d’activités aux jeunes du quartier qui ne partent pas en vacances. » En deux heures de temps, cette habitante, centrée au départ sur sa difficulté, bien réelle, du quotidien, avait laissé sa colère se transformer en l’énergie d’une citoyenne soucieuse des conditions de vie des jeunes du quartier. Admiration. Quelle chance qu’elle ait été en colère ! Sinon, elle ne serait peut-être pas venue, la situation des rats n’aurait peut-être pas été prise en compte, l’idée de chercher des solutions pour les jeunes qui ne partent pas en vacances ne serait peut-être pas ressortie.

Et si la colère des habitants était la chance qu’on n’attendait plus pour réussir ensemble à faire République ? Nous sommes en crise, entend-on : et si c’était une bonne nouvelle ! Etymologiquement, la « crisis » c’est ce qui met au jour, fait passer au tamis. Et si cette situation trouble que nous traversons était ce temps nécessaire pour faire émerger les moyens de faire mieux République ensemble ?

Dans nos métiers d’évaluateur, de formateur ou d’accompagnateur de la conception et la mise en œuvre des politiques publiques, nous entendons souvent la colère et la défiance mais aussi une aspiration profonde, parfois désespérée, des habitants à remettre leur confiance dans l’action publique, en y étant associés.

Et si nous prenions appui sur ce terreau d’énergie et d’envie d’agir qui s’exprime pour fertiliser nos valeurs républicaines ? Coluche formulait cette sentence bien connue : « Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. » Deux volets de cette égalité en souffrance pointent aujourd’hui dans les propos tenus sur les ronds-points et ailleurs :

  • Nous n’avons pas les ressources financières pour faire vivre décemment notre famille… comme les autres.
  • Notre parole n’a pas un poids égal, n’est pas vraiment écoutée et prise en compte, tout au long du processus de décision jusqu’à l’évaluation de la politique publique des contrats de ville.

Le 21 février 2014, le législateur avait bien compris et anticipé ces deux ruptures d’égalité, fixant deux caps : « Garantir (…) l’égalité réelle … », créer les conseils citoyens, pour que la parole des habitants soit prise en compte.

Ainsi, l’enjeu n’est pas de clamer haut et fort l’égalité pour tous mais de la rendre effective. Et l’inscription d’une nouvelle priorité dans les contrats de ville en 2015 (la transmission des valeurs républicaines et de citoyenneté), après la série d’attentats subis en France, doit nous stimuler : en effet, quelle légitimité aurions-nous à vouloir transmettre les valeurs républicaines si nous ne sommes pas capables de les faire vivre concrètement ? Ne serions-nous pas des Tartuffe ?

Au moins trois atouts font de la colère et de la parole citoyenne un terreau potentiellement fertile pour notre République :

  • Remettre de la simplification là où les ronces de la complexité ont envahi l’action publique, en misant sur l’effet papillon de l’action plutôt que sur la pleine cohérence a priori d’un programme : parce qu’ils vivent dans le concret du quotidien, qu’ils construisent chaque jour des solutions pour vivre dans un contexte contraint, les habitants ont une réelle « expertise de simplification et de priorisation » : je suis frappé de voir combien souvent les besoins et réponses qu’ils proposent sont pragmatiques et décisifs pour améliorer concrètement et de manière perceptible la vie des habitants, avec un effet papillon mobilisateur. L’expertise pratique des habitants peut être un excellent antidote à la complexité de la pensée systémique qui tétanise et donne un sentiment d’impuissance à des techniciens bien formés.
  • Redonner de l’utilité concrète à l’action publique : lors de la rédaction récente d’un guide de bonnes pratiques pour le compte du Commissariat Général à l’Egalité des Territoires https://www.cget.gouv.fr/ressources/publications/dynamiques-de-cooperation-entre-le-service-public-de-l-emploi-et-les-acteurs-de-la-politique-de-la-ville, nous avions repéré que « le constat partagé de situations d’échec » (page 22 du guide), est souvent l’élément déclenchant de la coopération d’acteurs.
  • Rationnaliser autrement l’affectation des ressources et dépenses publiques : un des freins à l’idée d’associer les habitants est la peur de leur irréalisme budgétaire. Notre expérience montre que les habitants savent pertinemment ce qu’est un budget contraint et un porte-monnaie vide dès le 15 du mois. En outre, ils ont une vraie capacité à mobiliser des ressources d’inventivité et de créativité, qui ne coûtent rien hormis l’investissement de soi, pour mener au bout un projet.

Courte tranche de vie professionnelle pour éclairer ces trois repères : il y a quelques mois, je me suis rendu dans l’agglomération d’un département d’outremer en vue d’aboutir avec les élus et chefs de projets à l’élaboration d’un référentiel d’évaluation partagé des quatre contrats de ville communaux. Pour aboutir à ce référentiel, nous avons suivi le processus d’une démarche de projet, en commençant par un temps très classique de formulation d’un diagnostic partagé des quartiers prioritaires. Avant de lancer ce travail collectif, j’ai été vite frappé par deux points dans le positionnement des interlocuteurs :

  • Un engagement passionné pour leur territoire et l’envie de réellement améliorer les conditions de vie des habitants de ces quartiers, qui arrivent parfois en flux continu dans les quartiers.
  • Un sentiment d’impuissance devant l’ampleur des besoins et des dysfonctionnements perçus au regard des ressources disponibles mobilisables pour construire des réponses à la hauteur des besoins. Ambiance morose.

Une fois posé le diagnostic détaillé des quartiers, une unique question a émergé presque naturellement : au vu des atouts relevés, qui montrent toute la créativité et les solutions que les habitants ont su inventer pour vivre ou survivre, quels sont les besoins recensés pour lesquels les habitants n’ont pas de réponses et/ou sur lesquels les acteurs publics auraient une valeur ajoutée propre et un réel pouvoir d’agir ?

A partir de cette question, trois priorités sont ressorties :

  • L’identification d’une priorité clef par thématique du contrat de ville, qui aura un effet de levier (effet papillon) maximum : par exemple, travailler à un schéma de transport en commun inter-communes pour faciliter la mobilité des habitants et, dans l’attente, trouver des solutions de court terme sur des besoins précis bien identifiés (la mobilité des lycéens habitant loin du lycée par exemple), ou encore favoriser l’accès à la santé pour tous, en travaillant à l’installation dans tous les quartiers prioritaires d’une offre de santé de base.
  • L’instauration de « lignes rouges juridiques et sur le champ de la sécurité » à faire respecter par les habitants dans leur stratégie de vie et de survie.
  • Une troisième priorité : demander aux habitants eux-mêmes et/ou vérifier auprès d’eux leurs besoins prioritaires pour améliorer leurs conditions de vie, et les réponses sur lesquels ils attendent prioritairement les acteurs publics, au regard des ressources publiques disponibles limitées, selon, en quelque sorte, la logique du principe de subsidiarité.

Et si on leur faisait confiance. Confiance et fidélité : deux mots ayant une même racine grecque ! Si la vraie fidélité aux valeurs de notre République consistait à réapprendre ensemble à se faire confiance, habitants, élus, techniciens pour ancrer ces valeurs dans le réel d’expertises partagées, pour réinventer ensemble le développement durable des territoires urbains et ruraux. Et si on n’attendait pas l’échec pour refaire société ou la colère exprimée pour que la parole des habitants soit écoutée.

Nourrissons le contrat social et c’est concret : et si les initiatives prises dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville à partir de ce que la loi de 2014 a mobilisé en faveur de l’égalité réelle avec la mobilisation de conseils citoyens, bien sûr encore en construction, étaient autant de laboratoires de la République. Alors :

  • Profitons de la période qui prolonge les contrats de ville jusqu’en 2022 pour actualiser un diagnostic partagé avec les habitants et se remobiliser ensemble dans une stratégie concrète et créative qui améliore la vie des hommes, femmes et enfants des quartiers.
  • Faisons réussir cet axe prioritaire du développement économique des quartiers en contrats de ville en capitalisant et misant sur les initiatives des habitants et des acteurs associatifs pour créer et développer des activités de l’économie sociale et solidaire (ESS).
  • Ouvrons l’animation des contrats de ruralité à l’implication des habitants.
  • Faisons place aux habitants dans les stratégies de promotion des « Actions Cœur de ville ».
  • Démultiplions les actes de confiance en direction des habitants et construisant la citoyenneté en actes, notamment en démultipliant la mise en place des budgets participatifs dont les décisions d’affectation sont confiées en totalité aux habitants, avec bien sûr des règles claires d’attribution.

La colère exprimée au cours de ces derniers mois aura eu un grand mérite : montrer que l’égalité réelle est le passage obligé de la fraternité, et une condition pour que la liberté ne soit pas qu’un leurre. Cette colère est un tamis qui nous montre un chemin pour refaire République. Ensemble. »

Paul Garcia, Co-fondateur et directeur associé du bureau d’études Pluricité, créé en 2004 http://pluricite.fr/ et enseignant de la formation des Conseils Citoyens